Après Corsage de Marie Kreutzer (2022), c’est au tour de la réalisatrice allemande Frauke Finsterwalder d’évoquer à l’écran le destin d’Elisabeth d’Autriche avec Sissi & moi (2023). Le film raconte les dernières années de la vie de l’impératrice à travers le regard de sa dernière dame d’honneur, Irma Sztáray, incarnée par Sandra Hüller. Sous ses dehors de comédie noire élégante et anachronique entre costumes bohèmes et bande-son signée Portishead ou Nico, le scénario esquisse le portrait d’une femme profondément marquée psychiquement, prisonnière d’un rôle social qu’elle n’a jamais accepté. L’occasion de revenir, avec les repères de la psychologie contemporaine, sur ce que l’histoire réelle de cette femme peut nous apprendre.

Un point de vue volontairement fictionnel

Il faut le préciser d’emblée, comme la réalisatrice elle-même le revendique : Sissi & moi n’est pas un film d’histoire, c’est une œuvre de fiction librement inspirée de faits réels. Conteuse plus qu’historienne, Frauke Finsterwalder situe volontairement son récit sur une période courte et peu connue de la vie d’Élisabeth d’Autriche, à savoir ses années d’errance loin de la cour de Vienne, entourée presque exclusivement de femmes, entre la Méditerranée et le palais qu’elle fait construire à Corfou.

Le film interroge, à travers l’amitié trouble entre l’impératrice et sa dame d’honneur, la question du pouvoir et de la domination sociale au sein même d’une relation d’apparence égalitaire. Cette lecture résolument contemporaine, cette prise de liberté scénaristique n’empêchent pas le récit de s’ancrer sur un terreau bien réel : cette femme au rôle social écrasant subit une souffrance psychique quotidienne, longtemps minimisée ou réduite à de simples « caprices » de souveraine avant que les historiens ne la documentent sérieusement.

Une dépression profonde

Mariée à seulement 15 ans à l’empereur François-Joseph Ier, dans un contexte qu’elle décrira elle-même plus tard à sa fille comme celui d’un « enfant vendu », Élisabeth se retrouve brutalement plongée dans le carcan extrêmement rigide de l’étiquette de la cour de Vienne, à mille lieues donc des manières simples de son éducation bavaroise. Selon ses nombreux biographes, cette rupture de mode de vie est amplifiée par la relation conflictuelle avec sa belle-mère l’archiduchesse Sophie, qui lui retire très tôt l’éducation de ses propres enfants.

Cette accumulation de contraintes et de brimades vont entraîner une profonde dépression qui va durer, s’aggraver avec d’autres épisodes tragiques : la disparition de sa première fille en bas âge, l’éloignement progressif de son époux après la défaite autrichienne de la campagne d’Italie de 1859, le suicide de son fils unique, le prince héritier Rodolphe, retrouvé mort avec sa maîtresse au pavillon de chasse de Mayerling en 1889. Elisabeth ne se relèvera jamais de ces drames, ce qui l’amènera à fuir la vie de cour, ses diktats et son hypocrisie pour se lancer dans des voyages incessants loin de sa famille.

Un rapport au corps et à l’alimentation aujourd’hui identifié comme pathologique

L’un des aspects les plus documentés de la souffrance psychique d’Élisabeth d’Autriche concerne son rapport au corps. Obsédée par le maintien d’une silhouette extrêmement fine (elle mesurait 1,72 m pour un poids qui, à certaines périodes de sa vie, avoisinait les 50 kg), elle se pesait plusieurs fois par jour, pratiquait une activité physique intense au quotidien, s’imposait des régimes alimentaires draconiens, se limitant parfois à un seul aliment (œufs, lait, oranges ou jus de viande), .

Cette surveillance corporelle est caractéristique des troubles du comportement alimentaire et le film de Frauke Finsterwalder le met particulièrement en évidence. Si aucun diagnostic clinique n’a naturellement pu être posé de son vivant, historiens, biographes et scientifiques s’accordent aujourd’hui à considérer que l’impératrice présentait un tableau évocateur d’anorexie mentale, associé à des états dépressifs et anxieux marqués, décrit rétrospectivement par certains auteurs comme relevant d’une authentique pathologie psychiatrique plutôt que d’une simple coquetterie de femme du monde soucieuse de son apparence.

Une fuite permanente comme stratégie de survie psychique

Le film de Finsterwalder illustre la stratégie de fuite constante adoptée par Élisabeth face à une souffrance qu’elle ne pouvait ni nommer ni traiter dans le cadre médical de son époque : voyages ininterrompus à travers l’Europe, apprentissage de six langues, pratique sportive intensive, éloignement volontaire et prolongé de la cour de Vienne et de ses obligations représentatives. Cette fuite en avant permanente peut se lire, avec un regard clinique contemporain, comme une tentative désespérée de reprendre le contrôle sur sa propre existence, d’échapper à une fonction et un mariage étouffants.

Le film choisit précisément de s’attarder sur cette période d’errance méditerranéenne, loin des ors de Vienne, où Élisabeth semble chercher, à travers l’amitié fusionnelle et ambiguë tissée avec sa dame d’honneur, un espace de liberté et de reconnaissance que sa position officielle ne lui permettait jamais d’obtenir.

Une souffrance invisibilisée

L’histoire d’Élisabeth d’Autriche souligne avec une acuité particulière à quel point la souffrance psychique féminine a longtemps été invisibilisée, y compris au sommet de la hiérarchie sociale. Rien, dans le contexte du XIXe siècle, ne permettait de nommer ce que cette femme traversait, ni les mots (la psychiatrie moderne n’existe pas encore), ni les espaces (aucune place n’était laissée à l’expression d’un mal-être, encore moins pour une souveraine dont la fonction était précisément de représenter et de perpétuer une image publique irréprochable).

Sa dépression, son rapport pathologique à l’alimentation, son besoin compulsif de fuite ont longtemps été perçus dans l’imaginaire collectif populaire porté notamment par la trilogie cinématographique des années 1950 avec Romy Schneider, comme une simple fantaisie romantique de « princesse rebelle ». Fort heureusement des œuvres récentes comme Sissi & moi s’attachent précisément à déconstruire ce mythe trompeur.

Le film de Frauke Finsterwalder, par son ton de comédie noire et son parti pris esthétique délibérément anachronique, ne prétend jamais faire œuvre clinique. Mais en choisissant de montrer une impératrice fantasque, imprévisible, en rupture permanente avec les attentes qui pèsent sur elle, il rejoint, sans le nommer explicitement, ce que l’histoire documente aujourd’hui avec davantage de clarté : celui d’une femme dont la souffrance psychique réelle a longtemps été maquillée en simple excentricité, faute d’un cadre, social autant que médical, capable de l’accueillir autrement.

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