Depuis le printemps 2026, un terme circule massivement sur les réseaux sociaux : le « divorce alpin ». L’expression sonne comme une plaisanterie ; elle désigne pourtant un phénomène gravissime. Car ce sujet viral met en exergue une dégradation des dynamiques de couple, en lien avec la montée du masculinisme avec pour conséquence un traumatisme psychique profond pour les femmes qui en sont victimes.
« Divorce alpin » : définition et origines
Le « divorce alpin » (traduction de l’anglais alpine divorce), désigne le fait pour un partenaire d’abandonner volontairement sa compagne en pleine nature — montagne, forêt, sentier isolé — généralement à la suite d’une dispute, d’un désaccord sur le rythme de la marche. L’expression tire son origine d’une nouvelle de l’écrivain Robert Barr publiée en 1893, dans laquelle un homme, ne pouvant obtenir le divorce, planifie de tuer son épouse lors d’un voyage dans les Alpes suisses.
Le phénomène est devenu viral en mars 2026, après la publication d’une vidéo TikTok montrant une randonneuse en larmes, abandonnée par son compagnon sur un sentier escarpé des Alpes parce qu’il l’a jugeait trop lente. Cette vidéo, visionnée des millions de fois, a déclenché une vague de témoignages inédite : des milliers de femmes ont raconté avoir vécu des situations similaires : une randonnée ou une promenade à deux, puis le partenaire qui « fait sa course » et laisse derrière lui sa compagne. Certaines ont été abandonnées dans des conditions dangereuses ( sites escarpés, froid, pas de nourriture, pas de plan ni de repères …).
L’affaire Plamberger : de l’abandon au fait divers judiciaire
A l’instar de sa racine littéraire, le « divorce alpin » peut déboucher sur des situations aussi tragiques que criminelles . En janvier 2025, l’alpiniste autrichien Thomas Plamberger abaondonne sa compagne, Kerstin Gurtner, à seulement 50 mètres du sommet du Grossglockner, par une température de -20°C. En hypothermie, la pauvre femme décède durant la nuit tandis qu’il redescend seul chercher de l’aide, sans communiquer sa position précise aux secours.
En février 2026, la justice autrichienne condamne Plamberger pour homicide involontaire par négligence grave, rappelant que la solidarité en montagne constitue une obligation légale. Ce fait divers va agir comme un catalyseur : c’est dans son sillage que le hashtag « divorce alpin » explose sur les réseaux sociaux, désignant ainsi clairement un vécu que de nombreuses femmes avaient jusqu’alors minimisé ou tu.
Le symptôme d’un climat plus large
Le « divorce alpin » ne surgit pas dans un vide social. Il s’inscrit dans un contexte où la montée du masculinisme est aujourd’hui prise très au sérieux par les pouvoirs publics français. Un rapport sénatorial publié le 24 juin 2026 par la délégation aux droits des femmes décrit une idéologie masculiniste « de plus en plus répandue, de plus en plus violente », touchant des publics de plus en plus jeunes, structurée en réseaux actifs principalement dans les espaces numériques. Le rapport n’hésite pas à qualifier ce courant de « poison » qui s’infiltre dans la société.
Dès janvier 2026, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes avait tiré la sonnette d’alarme, considérant le masculinisme comme une menace pour la sécurité publique en France, portée notamment par la diffusion massive de contenus sexistes sur les réseaux sociaux.
Il serait excessif d’affirmer que chaque « divorce alpin » relève directement d’une idéologie masculiniste structurée : la plupart des cas rapportés relèvent davantage d’un manque d’empathie, d’un ego mal placé ou d’une gestion de conflit défaillante que d’une doctrine consciente. Mais le climat social dans lequel ce phénomène prend une telle ampleur — et où il devient un motif de plaisanterie virale plutôt que d’inquiétude immédiate — n’est pas sans lien avec la banalisation plus large de comportements de domination, de mépris et d’humiliation envers les partenaires féminines, documentée par ces mêmes rapports institutionnels.
Ce que ça révèle des dynamiques de couple
Interrogée sur le phénomène, la psychologue et thérapeute de couple suisse Ines Schweizer avance que la montagne agit comme un révélateur : elle expose, dans des conditions extrêmes, la manière dont une personne se comporte réellement dans une relation. Selon elle, le véritable enjeu derrière l’« Alpine Divorce » est celui de la blessure d’attachement — la question de savoir si l’on peut compter sur son partenaire dans les moments difficiles.
Cette lecture rejoint celle de plusieurs observatrices du phénomène, qui y voient la manifestation d’un ego masculin qui n’est pas toujours malveillant dans son intention, mais qui produit des effets négatifs bien réels sur la personne laissée derrière. La majorité des témoignages recueillis s’accorde sur ce profil : un partenaire qui avance sans se retourner, qui traite la randonnée comme une performance individuelle plutôt qu’une expérience partagée, et qui, en cas de conflit, choisit la fuite en avant physique plutôt que la communication.
Un traumatisme psychique profond
D’un point de vue clinique, se retrouver abandonnée en terrain hostile par la personne censée être son partenaire de confiance et de vie active des mécanismes psychiques proches de ceux observés dans d’autres formes de violence conjugale psychologique.
Plusieurs dimensions traumatiques se superposent :
- La mise en danger réelle – Contrairement à une dispute domestique, l’abandon en montagne expose la victime à un risque physique concret (hypothermie, chute, déshydratation, perte d’orientation), ce qui ajoute une composante de peur pour sa survie à la blessure émotionnelle.
- La sidération et la dissociation. Le sentiment de ne plus pouvoir compter sur personne dans un environnement hostile peut générer une réponse de stress aigu, avec des symptômes proches de ceux d’un stress post-traumatique : hypervigilance, pensées intrusives, anxiété persistante face à des situations rappelant l’événement.
- La blessure d’attachement – Quand un lien de confiance se rompt au moment précis où l’on attend soutien et protection, le stress associé à cette blessure peut rester élevé longtemps après l’événement si elle n’est pas résolue, avec un impact direct sur la satisfaction relationnelle future.
- La remise en question de soi. De nombreux témoignages recueillis sur les réseaux sociaux évoquent une auto-culpabilisation : la victime se demande si elle était « trop lente », « pas assez sportive », reproduisant un mécanisme classique des violences psychologiques où la personne qui subit le comportement en vient à interroger sa propre légitimité plutôt que celle de l’auteur du comportement.
Comment se reconstruire : le rôle de l’accompagnement psychologique
Face à ce type de traumatisme, l’accompagnement psychologique vise plusieurs objectifs :
- nommer précisément ce qui a été vécu pour sortir de la minimisation (« ce n’était qu’une randonnée »),
- travailler sur la blessure d’attachement sous-jacente pour restaurer la capacité à faire confiance,
- déconstruire la culpabilité que la victime a souvent tendance à retourner contre elle-même.
Ce travail s’appuie fréquemment sur une approche centrée sur les émotions et sur les schémas d’attachement, en explorant comment cet événement résonne avec d’éventuelles blessures antérieures. Lorsque les symptômes évoquent un stress post-traumatique installé, une orientation vers des approches spécialisées type EMDR peut également être proposée en complément du travail thérapeutique.
À retenir
Le « divorce alpin » constitue un symptôme visible d’un rapport de couple trop souvent marqué par le mépris et la domination, dans un contexte où le masculinisme progresse et se banalise. Pour les femmes qui le vivent, les conséquences psychiques sont réelles et méritent d’être prises au sérieux, au même titre que toute autre forme de violence conjugale psychologique.
Sources à consulter :
- Village Justice, « Le divorce alpin, une nouvelle forme de violence conjugale », mars 2026
- Slate.fr, « De plus en plus de femmes se font abandonner par leur mec en pleine randonnée », mars 2026
- RTS, « ‘Alpine Divorce’, quand la randonnée en amoureux à la montagne révèle les problèmes de couple », juin 2026
- Sénat, rapport de la délégation aux droits des femmes sur la montée en puissance des réseaux masculinistes, juin 2026
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