Un dimanche de pluie, un téléphone, une série, une couette : et si la journée entière se passait au lit, sans culpabilité ? C’est la promesse du « bedrotting », littéralement « pourrir au lit », une pratique devenue virale sur les réseaux sociaux. Pour certains, c’est un geste de soin, une façon de répondre à l’épuisement et de s’autoriser enfin à ne rien faire. Pour d’autres, c’est un signal d’alerte. Entre ces deux lectures, que dit la psychologie ? Voyons ce qui relève du repos et ce qui relève peut-être d’autre chose.

Le bedrotting, de quoi parle-t-on ?

Le principe, tel que le décrit Allo Docteurs, consiste à ne quitter son lit que lorsque l’on se sent pleinement reposé, ce qui peut parfois prendre toute la journée. La pratique s’accompagne souvent d’activités peu exigeantes : visionner des films, scroller sur son téléphone, grignoter.

Selon Therapyground, l’expression est apparue sur des forums Reddit avant de s’imposer sur TikTok en 2023. Plus doux, plus nuancé, le « hurkle-durkling », terme issu d’un dialecte écossais du XIXe siècle, désigne également le fait de traîner au lit bien après l’heure de se lever. Mais si l’on en croit LifeStance, la différence tient surtout à la durée : celui qui « hurkle-durkle » finit par se lever, alors que le « bed rotter » reste plus volontiers allongé toute la journée.

Pourquoi cette tendance parle-t-elle autant ?

Le succès du bedrotting s’inscrit dans un mouvement plus large. LifeStance explique que ce comportement a pris de l’ampleur dans le cadre d’une prise de conscience généralisée sur le burn-out et le refus d’être toujours pression. Dans une société où chaque heure doit être utile, s’allonger sans rien produire prend des allures de résistance. L’aspiration est légitime : le repos est un besoin élémentaire, pas une faiblesse ni une paresse.

Les chercheurs commencent d’ailleurs à s’y intéresser de plus près. Ainsi selon le mémoire universitaire américain Rest or Rot: Gen Z’s Search for Meaning fondé sur l’analyse de contenus en ligne, ceux qui pratiquent le bedrotting en parlent souvent de façon neutre ou positive ; mais on peut aussi considérer cette attitude comme une forme d’échappatoire, nourrie notamment par des tendances dépressives et un rejet de l’état actuel de la société.

Il s’agit bien évidemment d’une étude exploratoire, à prendre donc avec prudence. Elle rappelle néanmoins qu’une même pratique peut recouvrir des vécus très différents. À ma connaissance, les travaux scientifiques consacrés au bedrotting lui-même restent rares. Pour y voir plus clair, il faut donc s’appuyer sur ce que l’on sait du sommeil et de la dépression.

Ce que le lit fait à notre sommeil

Premier point : rester couché toute la journée perturbe nos repères. Selon la psychiatre Sylvie Royant-Parola, spécialiste du sommeil et présidente du Réseau Morphée, cette habitude casse les rythmes et peut dérégler l’horloge interne. Le pic de cortisol du matin, l’hormone du réveil, peut s’en trouver atténué. Le résultat est souvent une perte de dynamisme et d’entrain, l’inverse de l’effet recherché.

Deuxième point : le cerveau apprend par association. La même spécialiste explique qu’associer son lit à d’autres activités que le sommeil peut créer des insomnies. Cela rejoint ce que décrit l’Inserm : un conditionnement (angoisse du sommeil, activité mentale exacerbée au lit) intervient dans la chronicisation de l’insomnie. C’est aussi pourquoi le traitement de première intention de l’insomnie chronique est comportemental : il consiste notamment à limiter le temps passé au lit sans dormir. Plus le lit sert à tout (écrans, ruminations, grignotage), moins il reste un signal clair de sommeil.

Quand l’envie de rester au lit devient symptôme

Entendons-nous bien : un besoin ponctuel de demeurer dans ses draps après une semaine éprouvante n’a rien d’inquiétant. Mais lorsque cette envie devient fréquente, durable, ou lorsqu’elle s’accompagne d’autres signes, il faut s’en inquiéter car cela peut être un symptôme d’épuisement professionnel ou un début de dépression.

La Haute Autorité de Santé décrit les trois dimensions du burn-out : l’épuisement émotionnel, le cynisme vis-à-vis du travail et la diminution de l’accomplissement personnel. Ses recommandations, actualisées en décembre 2025, citent aussi des manifestations physiques non spécifiques, comme une fatigue intense ou des troubles du sommeil.

Quant à la dépression, une brochure réalisée avec l’expertise collective de l’Inserm et diffusée par l’Agence régionale de santé Nouvelle-Aquitaine décrit une perte d’intérêt et de plaisir qui touche tous les domaines de la vie, ainsi qu’un « ralentissement » dans tous les registres. Les symptômes doivent persister au moins deux semaines pour que l’on puisse parler de dépression.

Quelques repères peuvent vous aider à vous situer (attention, ils ne remplacent pas un diagnostic).

  • La durée : l’envie de rester au lit dure depuis plusieurs jours, voire plusieurs semaines.
  • Le plaisir : ce qui vous plaisait ne vous attire plus.
  • Le lien aux autres : vous évitez de répondre, de sortir, de voir vos proches.
  • L’effet réel : après ces heures allongées, vous vous sentez plus lourd, plus coupable ou plus épuisé qu’avant.
  • Le choix : vous ne décidez plus de rester au lit, vous n’arrivez plus à en sortir.

Si plusieurs de ces points vous parlent, il est utile d’en parler à votre médecin traitant ou à un psychologue.

Mieux se reposer sans s’enfermer

En psychologie, on connaît bien le piège de l’inactivité. Le modèle comportemental de la dépression la décrit comme la conséquence d’un manque de renforcement positif : moins on fait de choses agréables, moins on en ressent de plaisir, et moins on a envie de s’y remettre. L’activation comportementale, une approche issue des thérapies cognitivo-comportementales, part de ce constat et propose de reprendre contact peu à peu avec son environnement. Selon Cochrane, elle pourrait mieux traiter la dépression chez l’adulte que les soins habituels, sans différence constatée avec la TCC.

Pour un repos qui répare vraiment, quelques pistes simples :

  • Donner un cadre : décidez d’une durée (une matinée, par exemple), plutôt que de rester « jusqu’à ce que ça aille mieux ».
  • Changer d’endroit : le canapé, un plaid, un fauteuil. Cela permet de garder au lit son rôle de lieu de sommeil.
  • Choisir un repos qui ressource : lecture, musique, bain, promenade tranquille. Limitez les écrans si vous constatez qu’ils vous épuisent.
  • Prévoir une petite sortie ensuite : dix minutes dehors suffisent pour relancer le mouvement.
  • Observer l’effet : demandez-vous après coup si ce temps vous a réellement fait du bien.

Ce qu’il faut retenir

Le bedrotting n’est ni un mal en soi ni une méthode miracle. Il révèle surtout un besoin réel : celui de souffler dans un quotidien trop exigeant. Tout l’enjeu est de savoir si ce temps au lit vous repose ou s’il vous isole. Une journée de lit de temps en temps relève du repos. Une envie persistante de s’y réfugier, accompagnée de fatigue, de perte d’intérêt ou de retrait, mérite qu’on s’y arrête et qu’on en parle.

Cet article vous interpelle ? Vous vous retrouvez dans ces lignes ? N’hésitez pas à me contacter pour en discuter.

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