Dans l’imagerie populaire et les représentations collectives, l’été et les vacances scolaires sont associés à une parenthèse enchantée. Le temps s’arrête, la charge mentale s’allège, le soleil revient … la consigne implicite est claire : « profiter, se détendre, déconnecter ». Pourtant, pour les millions de personnes vivant avec un trouble psychique, la réalité du calendrier n’efface pas celle de la psyché. Les molécules ne se mettent pas en pause, le cerveau ne bascule pas en mode « off » sur simple décision estivale, et le changement de décor peut même parfois devenir un facteur d’exacerbation des symptômes. Décryptage.
Vacances : le mythe de la « pause magique »
Pour une personne neurotypique ou ne souffrant pas de pathologie psychiatrique, le stress provient généralement de facteurs environnementaux extérieurs : une surcharge professionnelle, des trajets quotidiens, un rythme de vie intense. Pour elle, s’éloigner du cadre habituel suffit souvent à faire redescendre la pression.
En revanche, dans le cas d’un trouble psychique, les mécanismes sous-jacents sont à la fois biologiques, cognitifs et émotionnels. A titre d’exemple,
- la dépression n’est pas une fatigue passagère, mais un ralentissement psychomoteur, une anhédonie (incapacité à ressentir du plaisir) et une altération de la chimie cérébrale ;
- le TDAH implique une dysrégulation des fonctions exécutives et de la dopamine qui ne disparaît pas sur une plage ;
- l’anxiété généralisée est un système d’alarme interne déréglé qui continue d’anticiper le danger, peu importe le cadre géographique ;
Changer de décor, d’atmosphère ne modifiera pas le fonctionnement neurobiologique du cerveau. Voyager avec un trouble psy, c’est voyager avec ses symptômes dans ses bagages.
La rupture de routine : un facteur de déstabilisation majeur
Si l’absence de contraintes est vécue comme une liberté par la plupart des gens, elle constitue souvent un piège redoutable pour la santé mentale. La routine quotidienne, même lorsqu’elle est pesante, offre une structure sécurisante. Là encore, quelques exemples pour illustrer cette réalité.
- L’épreuve du vide face à la dépression : quand l’agenda se vide, l’esprit est livré à lui-même. Sans les repères du travail ou des obligations quotidiennes, les pensées invasives et les ruminations s’engouffrent dans l’espace laissé libre. L’injonction au bonheur ambiante (« Tu as de la chance d’être en vacances ! ») crée un décalage douloureux qui accentue le sentiment de culpabilité et l’isolement du patient dépressif.
- La perte de repères pour le TDAH : la structuration du temps est la béquille principale de la personne atteinte de TDAH. En vacances, la perte des horaires fixes, le flou des journées non planifiées et le manque de stimulation canalisée peuvent provoquer un ennui profond, une agitation motrice accrue ou une désorganisation complète.
- L’imprévu générateur d’anxiété : pour les personnes souffrant de troubles anxieux ou de phobies, la perte de contrôle inhérente aux voyages (retards de transports, changements d’hébergement, foule, proximité imposée) réactive massivement les mécanismes d’alerte.
- La perturbation des rythmes biologiques et la bipolarité : la régularité du sommeil et des repas est la clé de voute de la stabilité de l’humeur dans le trouble bipolaire. Les soirées tardives, la chaleur ou le décalage horaire peuvent fragiliser cet équilibre et favoriser un virage de l’humeur (maniaque ou dépressif).
L’injonction au bonheur : la double peine de l’été
L’une des souffrances les plus vives exprimées par les patients durant l’été est la culpabilité. La société impose aux vacances d’être réussies. Les réseaux sociaux se remplissent de photos de paysages idylliques et de visages radieux.
Pour une personne qui lutte quotidiennement contre ses idées noires, des crises d’angoisse ou des fluctuations d’humeur extrêmes, ce contraste est violent. Se sentir mal dans un cadre supposé parfait génère un sentiment de honte (« Je n’ai même pas le droit de me plaindre, je suis au bord de la mer ») qui empêche de verbaliser sa détresse et de demander de l’aide.
Mieux comprendre pour mieux appréhender … et accompagner
Pour les proches comme pour les personnes concernées, changer de regard sur les vacances est la première étape vers un apaisement réel.
Recommandations pour les personnes souffrant d’un trouble :
- Conserver une micro-routine : Maintenez des ancrages quotidiens simples (heure de lever fixe, temps de marche, moments de lecture) pour rassurer votre système nerveux.
- Maintenir l’observance thérapeutique : N’interrompez jamais un traitement médicamenteux (antidépresseurs, anxiolytiques, régulateurs de l’humeur, méthylphénidate) sous prétexte que ce sont les vacances. L’arrêt brutal comporte des risques majeurs.
- Ajuster ses attentes : Autorisez-vous à vivre des vacances qui vous ressemblent, sans chercher à vous conformer aux standards estivaux si ceux-ci vous épuisent.
- Anticiper avec son thérapeute : Préparer la période des vacances en séance permet de repérer les facteurs de risque, de prévoir des outils de régulation émotionnelle et de garder si besoin des repères de contact d’urgence.
Conseils pour l’entourage :
- Abolir les injonctions : Évitez les formules comme « Fais un effort, on est en vacances ! » ou « Secoue-toi un peu ». Elles renforcent l’isolement du proche, surtout si ce dernier a déjà fait un gros effort pour venir alors qu’il ne s’en sentait initialement pas la force.
- Valider la souffrance : Reconnaître que le trouble est toujours présent, même au soleil, est une marque d’empathie fondamentale.
- Respecter le rythme : Si la personne a besoin de moments d’isolement, de garder des horaires de sommeil stricts ou de refuser une activité en groupe, ne le prenez pas comme un rejet, mais comme une gestion de ses ressources psychiques.
A retenir
Les vacances sont un temps d’interruption du travail, pas une guérison des pathologies mentales. Prendre conscience que la santé mentale ne suit pas le calendrier des vacances scolaires est un pas essentiel vers plus de bienveillance — envers soi-même si l’on souffre, et envers ses proches si l’on est témoin. Prendre soin de sa santé psychique est un travail continu qui mérite le même respect et la même attention, quelle que soit la saison.
Sources et références utiles
- Psycom (Information sur la santé mentale) : Fiches d’information sur les représentations de la santé mentale et le soutien à l’entourage. Consulter le Psycom
- Santé Publique France : Dispositifs d’écoute et d’accompagnement en santé mentale accessibles 7j/7 pendant l’été (Ex: Mon Parcours Psy, lignes d’écoute). Voir Santé Publique France
- Union Nationale de Familles et Amis de Personnes Malades et/ou Handicapées Psychiques (UNAFAM) : Conseils pour accompagner un proche atteint de troubles psys lors des périodes de congés. Voir l’UNAFAM
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