Selon une étude publiée le 21 mai 2026 dans la revue médicale The Lancet, dans le cadre du programme Global Burden of Disease 2023, environ 1,17 milliard de personnes vivaient avec un trouble mental en 2023. Cela représente une hausse de 95,5 % par rapport à 1990 — soit un quasi-doublement en une trentaine d’années. L’augmentation concerne 204 pays et territoires, quels que soient leurs niveaux de revenus. Ce chiffre ne parle pas seulement de santé publique. Il dit quelque chose de profond sur la façon dont le monde contemporain affecte l’équilibre psychique des individus.

Ce que ce chiffre révèle

95,5 %. Avant d’y voir une épidémie ou une catastrophe, il faut prendre le temps de lire ce chiffre avec précision. Les chercheurs eux-mêmes le soulignent : une partie de cette hausse s’explique par des facteurs démographiques — plus d’habitants, une meilleure reconnaissance des souffrances psychiques, des outils diagnostiques affinés. Ces éléments jouent un rôle réel.

Mais ils ne suffisent pas à tout expliquer. L’étude montre que les taux de troubles mentaux ont progressé de manière significative au-delà de ce que la seule croissance démographique peut justifier. Autrement dit, il se passe quelque chose de plus. Ce « quelque chose de plus », c’est ce que les données invitent à explorer.

Anxiété et dépression : les deux troubles qui explosent le plus

Parmi les douze troubles mentaux analysés dans l’étude — dépression, anxiété, trouble bipolaire, schizophrénie, autisme, TDAH, troubles des conduites alimentaires — deux se distinguent par l’ampleur de leur progression :

  • Les troubles anxieux : + 158 % depuis 1990
  • Le trouble dépressif majeur : + 131 % depuis 1990.

Ces deux pathologies sont aujourd’hui les plus répandues au monde parmi les troubles mentaux répertoriés. En troisième position figurent les troubles de la personnalité non associés à d’autres diagnostics psychiatriques.

Élément notable, les troubles mentaux constituent désormais la première cause de handicap dans le monde, devant les cancers et les maladies cardiovasculaires. Ce n’est pas un indicateur de mortalité, mais d’années vécues avec une incapacité — ce que les épidémiologistes mesurent en DALY (Disability-Adjusted Life Years, ou années de vie corrigées de l’incapacité).

Les populations les plus touchées

L’étude met en évidence des disparités significatives selon le sexe et l’âge.

Les femmes sont plus touchées que les hommes. En 2023, le poids des troubles mentaux atteignait 2 240 DALY pour 100 000 femmes, contre 1 900 pour 100 000 hommes. Les auteurs avancent plusieurs facteurs explicatifs : une plus grande exposition aux violences conjugales, des inégalités structurelles persistantes, un poids plus important des responsabilités de soins, ainsi que certains facteurs biologiques propres aux cycles de vie féminins.

Les adolescents représentent une population particulièrement concernée, non pas parce qu’ils souffrent plus souvent que les autres, mais parce que l’impact des troubles mentaux sur leur qualité de vie est particulièrement visible à cet âge — sur la scolarité, les relations sociales, l’entrée dans la vie adulte. C’est une période où anxiété et dépression émergent plus fréquemment, avec des conséquences qui peuvent s’inscrire dans la durée.

Exception notable : l’autisme et le TDAH touchent plus fréquemment les garçons.

Des facteurs complexes et imbriqués

L’étude ne prétend pas fournir une réponse unique. Les auteurs soulignent que la santé mentale résulte probablement d’un mélange de facteurs multiples et interdépendants :

  • la génétique et la biologie individuelle
  • la pauvreté et l’augmentation des inégalités à l’échelle mondiale
  • les grandes crises collectives, pandémies, conflits armés, catastrophes naturelles, changement climatique
  • les mutations du monde du travail et l’hyperconnexion
  • l’isolement social, renforcé par certaines formes d’usage des technologies numériques.

La pandémie de Covid-19 a joué un rôle de catalyseur documenté — en particulier pour les jeunes. Elle a exacerbé des vulnérabilités préexistantes, interrompu des routines structurantes et précipité des décompensations qui auraient peut-être mis plus de temps à apparaître. Mais la pandémie n’est pas la cause unique. Les données montrent une tendance de fond amorcée bien avant 2020.

Un accès aux soins toujours insuffisant

Ce qui rend ce chiffre encore plus préoccupant, c’est le fossé qui persiste entre la prévalence des troubles mentaux et l’accès effectif aux soins. Dans la Région européenne de l’OMS, une personne sur trois souffrant de troubles mentaux ne reçoit pas le traitement dont elle a besoin. Dans les pays à faibles revenus, ce chiffre est bien plus élevé.

Les obstacles sont multiples :

  • une offre de soins insuffisante, notamment en zones rurales ou dans les pays à ressources limitées
  • la persistance d’une stigmatisation sociale autour de la santé mentale
  • un coût financier qui reste prohibitif pour beaucoup
  • une méconnaissance des troubles et des dispositifs existants.

« Répondre aux besoins de santé mentale de notre population mondiale, en particulier des plus vulnérables, est une obligation, pas un choix » — écrivent les auteurs de l’étude dans The Lancet. C’est une formulation volontairement tranchée, de la part d’une revue scientifique réputée pour sa rigueur.

Ce que cela dit, concrètement

1,17 milliard de personnes : c’est l’équivalent d’une personne sur sept dans le monde. Ce sont des trajectoires de vie affectées, des scolarités entravées, des relations fragilisées, des années vécues dans une souffrance qui reste trop souvent silencieuse.

Ce que ces données révèlent, ce n’est pas que l’humanité est devenue plus fragile, c’est que les conditions dans lesquelles elle vit ont évolué plus vite que les ressources collectives pour y faire face.

Et sur le plan individuel, ce que ces chiffres rappellent, c’est que souffrir psychiquement n’est ni une exception ni une honte. C’est une réalité massive, documentée, mondiale — et qui mérite une réponse à la hauteur.

Cet article vous interpelle ? Vous vous retrouvez dans ces lignes ? N’hésitez pas à me contacter pour en discuter.

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