La lecture récente d’un fait divers dramatique survenu aux Pays-Bas m’a profondément bouleversé : contrainte par son compagnon, Joke, Néerlandaise d’une cinquantaine d’années, a dû se faire tatouer le prénom de ce dernier plus de 250 fois sur l’ensemble du corps et du visage (Le Matin). A ce stade, ce n’est l’annexion pure et simple, une manière aussi barbare que sordide de d’approprier le corps et la personnalité de cette femme. Joke n’est pas la seule à avoir subi ce type de violence domestique. Aux Pays-Bas, la fondation Spijt van Tattoo, quioffre des traitements au laser gratuits pour aider ces victimes à effacer ces stigmates physiques, est très sollicitée ; si le phénomène est encore mal documenté, il existe indéniablement et met en lumière une réalité glaçante de l’emprise conjugale. Explications.
Le tatouage sous contrainte : l’ultime étape de la déshumanisation
Dans la dynamique de la violence conjugale, le passage à l’acte physique ou psychologique vise toujours un objectif précis : détruire l’autonomie de l’autre pour le réduire à l’état d’objet. Le tatouage forcé franchit un seuil inédit dans cette abjection.
Marquer la peau de sa victime, qui plus est sur le visage et les zones intimes et avec du matériel de fortune, ne relève pas du simple caprice sadique ; il s’agit d’une inscription indélébile de la domination. Le bourreau s’approprie l’enveloppe corporelle de l’autre pour signifier : « Tu ne m’appartiens pas seulement mentalement, tu m’appartiens littéralement dans ta chair. » Pour la victime, chaque regard dans le miroir constitue une torture quotidienne, un rappel permanent du traumatisme et de la soumission subie.
Tatouage forcé, emprise psychique et sidération psychologique
Face à ce type de faits divers, la question surgit automatiquement dans les esprit dans l’opinion publique : « Comment a-t-elle pu accepter de se laisser tatouer 250 fois ? Pourquoi est-elle restée ? » C’est méconnaître totalement les mécanismes de l’emprise psychologique et de la manipulation destructrice. Des travaux en psychopathologie et en victimologie, notamment ceux de Marie-France Hirigoyen expliquent que l’on ne sort pas de l’emprise par simple « volonté ». Le psychisme est littéralement sous perfusion de la peur, déclinée sous plusieurs facettes.
- La destruction progressive de l’autonomie : l’emprise s’installe lentement, par l’isolement, la culpabilisation, la destruction méthodique de l’estime de soi et des alternances de terreur et de lune de miel.
- La sidération traumatique : sous l’effet du stress chronique, le cerveau limbique bascule en mode survie. Les capacités de défense s’inhibent, et le sujet développe des stratégies de soumission pour parer au pire.
- La peur des représailles absolues : lorsque le contrôle devient total, l’idée même de la fuite semble impossible, le conjoint violent menaçant de détruire ce qu’il reste de la vie de sa victime.
Le coût exorbitant de la reconstruction : une double peine intolérable
Sortir de ce type d’emprise relève du parcours du combattant. Dans le cas de Joke, effacer 250 tatouages représente un processus médical extrêmement lourd, s’étalant sur des années, pour un coût estimé à des dizaines de milliers d’euros, coût que ces femmes ne peuvent assumer, car elles n’en ont guère les moyens. C’est là que l’action d’associations comme Spijt van Tattoo prend toute sa dimension salvatrice.
Offrir la gratuité des soins au laser, c’est redonner à la victime la propriété de son propre corps. Il faut bien comprendre que les victimes qui arrivent à échapper à l’enfer de l’emprise vont mettre des années à se reconstruire, psychiquement, financièrement, socialement. Tant que la société et les politiques de santé publique ne prendront pas en charge l’intégralité des traumatismes physiques et psychologiques des victimes de violences intrafamiliales, ces dernières continueront de subir une double peine financière et esthétique d’une injustice flagrante.
Agir et accompagner : les repères indispensables
Autre question qui se pose quand on est confronté à ce type de violence domestique : que faire ? Comment agir pour épauler la victime ?
- Il s’agit avant tout de soutenir inconditionnellement sans culpabiliser la personne concernée : cela implique de ne jamais questionner les choix passés de la victime, mais de valider sa souffrance et sa force d’avoir survécu.
- Favoriser la reconquête psychologique et corporelle vient après, via les thérapies psychocorporelles et l’accès à des soins de réparation (comme l’effacement des marques de violence) sont des piliers de la guérison.
- Multiplier les structures d’aide spécialisée demeure une priorité : il faut impérativement développer des réseaux de soutien et de prise en charge globale (juridique, psychologique, médicale et esthétique) pour que chaque victime puisse tourner la page sans se soucier du coût de sa liberté.
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