Selon l’enquête “Conditions de Travail” de la Dares, 37 % des salariés estiment ne pas pouvoir exercer leur métier jusqu’à la retraite. Chez les jeunes, cette proportion atteint 60 %. Des statistiques plus qu’alarmantes, citées en autres par la sociologue Dominique Meda dans l’épisode « De l’école à l’entrée dans la vie active, quel sens donner au travail ? » du podcast Être et savoir diffusé sur Radio France. Des statistiques qui en disent long sur la santé mentale des salariés : pessimisme générationnel, mutation du rapport au travail, moindre tolérance à l’effort ? Et si l’essentiel était ailleurs ?
Ce que ce chiffre ne dit pas… mais révèle
Dire « je ne me vois pas tenir jusqu’à la retraite », ce n’est pas simplement anticiper une fatigue physique. C’est exprimer :
- une usure psychique anticipée
- une difficulté à se projeter
- un doute sur la soutenabilité du travail dans le temps .
Autrement dit, ce chiffre ne parle pas seulement de travail. Il parle de rapport au travail. Et surtout, de rapport à soi dans le travail.
Une fatigue qui n’est pas que physique
Comme le souligne la sociologue Dominique Méda, la question de la pénibilité reste centrale. Mais aujourd’hui, elle ne se limite plus aux seules contraintes physiques.
Contraintes émotionnelles, pression constante, manque de reconnaissance, intensification du travail, absence de marges de manœuvre … Tous ces éléments participent à une forme d’épuisement invisible, qui s’accumule doucement mais sûrement.
Chez les jeunes : un signal encore plus fort
Le chiffre de 60 % chez les jeunes mérite une attention particulière. Contrairement à une idée reçue, il ne traduit pas forcément un désengagement. On devrait parler plutôt de lucidité précoce.
Les jeunes actifs arrivent aujourd’hui dans un monde du travail :
- plus incertain
- plus exigeant
- souvent plus fragmenté.
Ils observent, parfois très tôt, les effets du travail sur leurs aînés : burn-out, reconversions forcées, perte de sens. Et ils en tirent une conclusion simple : “Je ne veux pas tenir à ce prix-là.”
Une difficulté à se projeter dans la durée
Sur le plan psychologique, la capacité à se projeter est essentielle. Pouvoir se dire “je vais faire ce métier encore 20, 30 ou 40 ans” suppose :
- un sentiment de sécurité
- une forme de stabilité
- une perception de sens
- et une confiance dans l’environnement.
Lorsque ces éléments sont fragilisés, la projection devient difficile, voire impossible. Le chiffre de 37 % (et plus encore celui de 60 %) vient alors pointer une réalité simple : le travail n’apparaît plus comme durablement soutenable pour une part importante de la population.
Ce que cela dit de la santé mentale au travail
Ce type de donnée agit comme un indicateur avancé. S’il ne mesure pas directement la souffrance psychique, il en signale les conditions d’émergence. Car ne pas se sentir capable de “tenir”, c’est souvent déjà :
- ressentir une fatigue importante
- percevoir un déséquilibre
- anticiper une dégradation.
C’est, en quelque sorte, un signal faible… à grande échelle.
Ouvrir le chantier… vraiment
Lorsque Dominique Méda parle d’“urgence”, elle ne fait pas seulement référence à la pénibilité physique. Elle pointe la nécessité de repenser :
- l’organisation du travail
- les rythmes
- la reconnaissance
- et la place de l’humain.
Du point de vue de la santé mentale, l’enjeu est clair : il ne faut pas se contenter de rendre le travail supportable mais il importe de le rendre vivable sur la durée.
A méditer
Ces 37 % — et ces 60 % chez les jeunes — ne sont pas que des pourcentages sans âme. Ils traduisent une inquiétude diffuse, mais profondément ancrée : celle de ne pas pouvoir durer. Il semble dans cette perspective que la question “les individus sont-ils capables de tenir ?” ne soit pas la plus pertinente. Il faudrait peut-être se demander : “dans quelles conditions leur demande-t-on de tenir ?”
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