Si les notions de distinction liées au genre, à l’origine ou à l’orientation sexuelle sont aujourd’hui mieux identifiées dans le débat public, certaines formes d’oppression demeurent largement occultées. Ainsi, la psychophobie — traduite de l’anglais sanism ou mentalism — désigne l’ensemble des préjugés, discriminations, stigmates et comportements hostiles envers les personnes vivant avec un trouble psychique, une neurodivergence ou une souffrance psychiatrique. Dans la pratique clinique quotidienne, la psychophobie ne constitue pas seulement une épreuve sociale pour les patients ; elle représente un frein direct au soin, un facteur d’aggravation des symptômes et un obstacle majeur au rétablissement.

Origines et manifestations de la psychophobie

Le terme sanism a été popularisé dans le champ juridique et sociologique par le juriste américain Michael L. Perlin dans les années 1990. Il décrit une attitude irrationnelle et stéréotypée, comparable au racisme ou au sexisme, fondée sur la présomption que les personnes vivant avec un trouble mental sont intrinsèquement incapables, dangereuses ou irresponsables. La psychophobie s’articule autour de trois niveaux d’action.

La psychophobie systémique et institutionnelle

Elle se traduit par des inégalités d’accès aux droits fondamentaux.

  • Dans les domaines du travail et du logement, elle s’exprime par la réticence ou le refus explicite des employeurs et bailleurs face à un historique psychiatrique ou une RQTH (Reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé).
  • Au niveau des assurances et crédits, elle entraîne les surprimes bancaires ou les exclusions de garanties appliquées quasi automatiquement en cas d’antécédents de troubles psychiques.
  • Dans l’univers de la Justice et des soins sous contrainte, elle implique la dépréciation de la parole du patient dans les décisions médicales ou juridiques, parfois au détriment de ses droits civiques élémentaires.

La psychophobie interpersonnelle et le rôle du langage

Dans la vie quotidienne, la psychophobie se manifeste par une invalidation constante des émotions ou par une réduction de l’individu à son diagnostic. Le langage courant témoigne de l’ancrage profond de ces représentations. L’usage banal et péjoratif de termes cliniques (« t’es complètement fada », « il est totalement schizo », « elle fait sa bipolaire ») participe à la banalisation du problème et à la dépréciation des réalités médicales vécues.

La psychophobie intériorisée

À force d’être exposées à ces représentations négatives, les personnes concernées intègrent ces préjugés. L’auto-stigmatisation alimente la honte, le sentiment d’illégitimité, une baisse drastique de l’estime de soi et, très souvent, le non-recours aux soins par peur d’être étiqueté « fou » ou « folle ».

L’impact direct sur la prise en charge et le parcours de soin

L’un des effets les plus pervers de la psychophobie réside dans le phénomène d’ombrage diagnostique (diagnostic overshadowing). Ce biais clinique conduit les professionnels de santé (médicale ou paramédicale) à attribuer la totalité des symptômes physiques d’un patient à son trouble psychiatrique préexistant.

Cette approche comporte une conséquence clinique grave : les patients souffrant de troubles psychiques chroniques présentent un retard de prise en charge pour leurs pathologies somatiques (cardiovasculaires, oncologiques, métaboliques), entraînant une surmortalité évitable documentée par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).

Par ailleurs, au sein même de la relation thérapeutique, la posture paternaliste ou infantilisante de certains professionnels de santé peut réactiver des schémas de domination et entraver la création d’une alliance thérapeutique solide.

Synthèse des impacts selon les dimensions de la vie

Les conséquences de la psychophobie s’étendent sur plusieurs autres aspects de la vie quotidienne et clinique du patient :

  • Dimension sociale
    • Manifestation : Exclusion, tabou familial, rejet.
    • Impact sur le patient : Isolement et précarité.
  • Dimension thérapeutique
    • Manifestation : Perte de décision sur son propre traitement.
    • Impact sur le patient : Retrait et rupture de l’alliance thérapeutique.
  • Dimension personnelle
    • Manifestation : Auto-stigmatisation et honte.
    • Impact sur le patient : Perte d’espoir et arrêt des démarches de soins.

Comment déconstruire la psychophobie dans la pratique professionnelle ?

Pour les praticiens de la santé mentale comme pour l’ensemble de la société, lutter contre la psychophobie exige une transformation des représentations et des postures. il importe de

  • Passer d’une vision centrée uniquement sur le déficit et le diagnostic à un modèle axé sur le pouvoir d’agir et les forces du patient.
  • Protéger l’autodétermination, impliquer activement les personnes dans leurs choix thérapeutiques, en valorisant la pair-aidance et les directives anticipées en psychiatrie.
  • Rétablir la valeur du témoignage, lutter contre l’« injustice épistémique », un concept théorisé par la philosophe Miranda Fricker, qui désigne le fait de porter un crédit moindre à la parole d’une personne en raison d’un préjugé lié à son état psychique.
  • Sensibiliser le grand public et promouvoir une communication déstigmatisante qui sépare l’identité de l’individu de son trouble (préférer « une personne vivant avec une schizophrénie » à « un schizophrène »).

Lutter contre la psychophobie ne relève pas de la correction politique, mais d’une exigence clinique et éthique fondamentale. Garantir à chaque personne, quelle que soit sa vulnérabilité psychique, une pleine citoyenneté et un accès digne aux soins est la condition sine qua non d’une société réellement inclusive.

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