Mary Dinsmore Salter Ainsworth naît le 1ᵉʳ décembre 1913 à Glendale, dans l’Ohio, aînée de trois filles. Elle grandit au Canada, où elle poursuit toute sa formation universitaire — licence, maîtrise puis doctorat — à l’université de Toronto. Elle s’éteint le 21 mars 1999 à Charlottesville, en Virginie. Entre ces deux dates, elle donne à la psychologie du développement l’un de ses outils les plus utilisés encore aujourd’hui : la Situation étrange.

Une carrière qui commence loin de l’attachement

Avant de devenir la figure que l’on connaît, Ainsworth suit un parcours atypique. En 1942, elle s’engage dans le Service féminin de l’armée canadienne, où elle atteint le grade de major. Elle reprend ensuite l’enseignement à Toronto, avant de rejoindre Londres, où elle travaille aux côtés de John Bowlby — le psychiatre et psychanalyste britannique qui pose, à la fin des années 1950, les bases théoriques de l’attachement. C’est cette rencontre qui va orienter durablement ses recherches.

Sa première grande étude de terrain se déroule en Ouganda, où elle observe des mères et leurs nourrissons au sein de la tribu Ganda. Ce travail de terrain, minutieux et patient, pose les fondations de ce qui deviendra sa contribution la plus célèbre.

La Situation étrange : observer l’attachement en train de se jouer

En 1969, avec sa collègue Barbara Wittig, Ainsworth conçoit un protocole d’observation resté célèbre sous le nom de Situation étrange. Le dispositif est simple sur le papier : huit séquences d’environ trois minutes chacune, au cours desquelles un enfant de 9 à 18 mois est observé avec sa figure d’attachement, puis avec une personne étrangère, lors de séparations et de retrouvailles successives.

De ces observations, Ainsworth dégage trois grands types d’attachement : sécurisant, insécurisant-évitant et insécurisant-résistant (ou ambivalent). Un quatrième type, désorganisé, sera identifié plus tard par une autre chercheuse, Mary Main. Ce travail permet, pour la première fois, de sortir d’une vision binaire de l’attachement — présent ou absent — pour montrer qu’il existe des qualités d’attachement différentes, mesurables et observables.

L’hypothèse de la sensibilité maternelle

Au-delà de la classification, la contribution la plus durable d’Ainsworth tient peut-être dans l’hypothèse qu’elle formule à partir de ses observations : la qualité de l’attachement dépend directement de la sensibilité de l’adulte qui s’occupe de l’enfant — sa capacité à percevoir ses signaux, à les interpréter correctement, et à y répondre de façon ajustée et constante. Un adulte sensible et disponible favorise un attachement sécurisant ; un adulte imprévisible ou peu réceptif favorise des stratégies d’attachement insécurisantes, que l’enfant développe pour s’adapter du mieux possible à ce qu’il reçoit.

Une œuvre toujours vivante, mais pas sans débat

La Situation étrange a connu un succès considérable et reste, plus de cinquante ans après sa conception, l’un des outils de référence pour étudier l’attachement chez le jeune enfant. Mais elle a aussi fait l’objet de critiques méthodologiques et éthiques, notamment sur le caractère artificiel et potentiellement stressant du protocole pour de très jeunes enfants — des critiques qui ont conduit d’autres chercheurs à développer des méthodes d’évaluation alternatives, moins contraignantes.

Ce qui demeure incontesté, en revanche, c’est l’ampleur de l’héritage : la théorie de l’attachement, largement construite sur les travaux d’Ainsworth, irrigue aujourd’hui non seulement la psychologie de l’enfant, mais aussi la compréhension des relations amoureuses adultes, où l’on retrouve les mêmes grandes tendances — sécurité, évitement, ambivalence — dans la façon dont chacun vit la proximité et la séparation.

Ce que cela change pour nous, aujourd’hui

Le travail d’Ainsworth rappelle une idée simple mais essentielle : la façon dont nous avons été accueillis, enfants, dans nos moments de détresse laisse une empreinte durable sur notre manière d’être en relation, adulte. Comprendre son propre style d’attachement n’est pas un exercice de psychologie de comptoir : c’est une clé de lecture précieuse pour mieux comprendre ses réactions face à la proximité, à la séparation, ou à l’incertitude relationnelle.

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