Berlin, 1929. Entre cabarets surchauffés et rues ensanglantées par la violence politique, Gereon Rath, jeune commissaire originaire de Cologne, enquête sur crimes abominables et trafics de la pègre. En lui, un lourd secret, un ennemi invisible qu’il a rapporté des tranchées de la Première Guerre mondiale. Héros de la série allemande Babylon Berlin (adaptée des romans de Volker Kutscher), Rath doit composer au quotidien avec un trouble de stress post-traumatique (TSPT). En la matière, ce personnage est un cas de figure très parlant.

Un héros que la guerre n’a jamais lâché

Tout comme Thomas Shelby, le héros de Peaky Blinders, Rath est un vétéran de 14-18 : son trouble de stress post-traumatique est lié à son vécu de guerre et à la culpabilité du survivant, son frère Anno ayant disparu pendant les combats. La série fait de ce TSPT un fil conducteur spectaculaire : insomnies, cauchemars, réminiscences, évitement, hypervigilance, stress récurrent, Rath est ravagé par toute la panoplie des symptômes définis par l’Organisation mondiale de la santé, dont le plus parlant demeure ses tremblements.

Dans l’Allemagne de l’après-guerre, on parlait de Kriegszitterer, les « trembleurs de guerre », soldats secoués de tremblements incontrôlables, signe terrifiant de leur profonde détresse psychique. Selon l’historien Olivier Farret, environ 600 000 soldats allemands ont ainsi été atteints de maladie nerveuse. Les traitements étaient rudimentaires, parfois violents : l’électrothérapie fut largement employée, avec des conséquences dramatiques que rapporte un médecin de l’époque.

La morphine : l’automédication d’un homme qui ne peut rien dire

Dans un monde qui n’a encore ni les mots ni les soins adaptés pour traiter ce type de souffrance, mieux vaut ne rien montrer. On comprend donc mieux pourquoi Rath dissimule ses crises en se droguant ; il s’injecte en secret de la morphine et prend du pentobarbital.

Les cliniciens connaissent bien ce scénario : le TSPT et les troubles liés à l’usage de substances sont fréquemment associés. Face à la souffrance du trauma, la personne cherche à s’anesthésier. Mais la consommation finit par amplifier les symptômes, et chacun des deux troubles entretient l’autre. Ce n’est pas un simple manque de caractère : c’est une tentative de soulagement qui se retourne contre celui qui l’utilise.

La culpabilité du survivant, le silence d’une nation

Rath est revenu, son frère non. Cette culpabilité du survivant, que l’on observe chez certaines personnes ayant survécu quand d’autres ont été tués, aggrave et maintient les symptômes du TSPT. Elle se double chez lui d’une faute intime : une liaison avec Helga, la femme de ce frère disparu, dont il finit par se confesser à un prêtre. Le centre national de ressources et de résilience (Cn2r) rappelle que le trauma s’accompagne souvent de croyances négatives sur soi, de honte et de culpabilité. La culpabilité n’est donc pas seulement une question morale : elle entretient la blessure.

Rath consulte discrètement un hypnothérapeute, le docteur Schmidt, spécialisé dans les anciens combattants. Pour le reste, il se tait, comme une génération entière. L’OMS souligne que les stratégies d’évitement peuvent, à long terme, intensifier les symptômes au lieu de les apaiser. Ne pas en parler soulage sur le moment et enferme à la longue. La série montre ce paradoxe : une société qui danse jusqu’à l’aube pour ne pas réfléchir, et un homme qui tient debout à force de dissimulation.

Ce que Rath dit de nous

Gereon Rath est un personnage de fiction : aucun diagnostic n’est possible, et la série prend ses libertés avec l’Histoire. Mais son parcours éclaire des réalités très actuelles : un corps qui exprime ce que la mémoire ne peut pas dire, une souffrance masquée par l’automédication, une culpabilité qui enferme, un silence qui protège et isole à la fois. Un siècle plus tard, la meilleure réponse reste la même : ne pas rester seul avec ce qui fait trembler.

Ce que Rath n’a pas, c’est un espace où dire sans être jugé. Aujourd’hui, le TSPT se soigne : les manuels MSD citent la psychothérapie (thérapie d’exposition et de soutien) et, selon les cas, un traitement médicamenteux. L’OMS estime qu’environ 3,9 % de la population mondiale a souffert d’un TSPT à un moment de sa vie : le sujet est bien plus courant qu’on ne le croit. Un accompagnement permet de reconnaître le trauma, d’en parler à son rythme, de travailler la culpabilité et, lorsqu’il existe une consommation de substances, d’en sortir avec un suivi adapté.

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