« Pour l’instant, je tiens. » Cette phrase, je l’entends presque chaque semaine, dans mon cabinet ou en dehors. Prononcée avec un sourire crispé, un haussement d’épaules, parfois une pointe de fierté mal placée. Je vais être franc : cette phrase m’inquiète bien plus qu’elle ne me rassure. Elle m’inquiète car
- elle décrit un état de survie, pas un état de santé ;
- elle repousse indéfiniment le moment de demander de l’aide ;
- elle banalise un signal d’alarme en le travestissant en preuve de force ;
- elle installe l’idée que craquer serait un échec personnel plutôt qu’une conséquence logique d’une charge intenable.
« Tenir » n’est pas « aller bien »
Petit rappel utile : selon l’INRS, les manifestations de l’épuisement professionnel sont d’ordre émotionnel, cognitif et physique, et s’installent souvent progressivement, bien avant que la personne concernée ne les identifie clairement. « Tenir », dans ce contexte, ne signifie pas qu’on va bien. Cela signifie qu’on mobilise ses dernières ressources pour continuer à fonctionner, souvent au prix d’une dette physiologique et psychique qui finira par se payer.
Tenir n’est pas un indicateur de solidité. C’est souvent l’indicateur inverse : celui d’un système qui compense déjà bien au-delà de ce qui est soutenable.
Le déni, un mécanisme qui protège… et qui piège
Cette phrase fonctionne comme un mécanisme de défense. Elle permet de ne pas regarder en face une réalité trop inconfortable : la fatigue qui s’accumule, les nuits qui ne réparent plus rien, l’irritabilité qui grignote les relations, la perte progressive de sens dans le travail. Reconnaître qu’on ne tient plus, c’est admettre qu’il faut s’arrêter, déléguer, demander de l’aide — autant de gestes que notre culture du travail valorise peu.
L’INRS le souligne : un changement d’attitude, un repli sur soi, un désengagement inhabituel sont des signaux qui doivent alerter l’entourage professionnel — encore faut-il que la personne concernée, elle, cesse de les minimiser.
Le problème, c’est que ce déni a une date de péremption. Et quand l’échéance arrive, la chute est souvent plus brutale que si l’alerte avait été entendue plus tôt.
Un risque individuel … et collectif
Quand quelqu’un affiche fièrement qu’il « tient encore », il envoie un message implicite à ses collègues : tenir est la norme, craquer est l’exception honteuse. Ce climat retarde les demandes d’aide de tout un service, encourage la comparaison silencieuse, et renforce l’idée que demander du soutien est un aveu de faiblesse.
Or la prévention de l’épuisement professionnel repose largement sur le collectif : soutien social, reconnaissance du travail accompli, vigilance mutuelle. Une culture où chacun affiche qu’il « tient » seul dans son coin va exactement à l’inverse de ce qui protège.
Prendre soin des mots, ce n’est pas de la pudeur clinique. C’est ouvrir la possibilité de dire, à temps : « Je ne tiens plus » — et que ce soit entendu comme un signal légitime, pas comme un échec.
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