« J’ai fait plusieurs burn-out, je m’en suis remis sans problème » « Moi, j’en ai fait trois, et je m’en suis sorti tout seul. » Ces phrases, on les entend souvent, prononcées avec fierté, avec morgue même, lancées un peu comme une victoire, un trophée qu’on exhibe en société. Je vais êtres franc : ces phrases me hérissent. Elles me hérissent parce que
- elles sont erronées et trompeuses ;
- elles ignorent la souffrance psychique subie par celles/ceux qui subissent l’épuisement professionnel ;
- elles sont insultantes pour celles et ceux qui n’arrivent pas à remonter la pente ;
- en minimisant ce phénomène, elles constituent un véritable danger pour tous.
Un burn-out n’est pas un rhume
Petit rappel : la Haute Autorité de Santé définit le burn-out comme un « épuisement physique, émotionnel et mental qui résulte d’un investissement prolongé dans des situations de travail exigeantes sur le plan émotionnel ». Cela n’a rien d’un coup de fatigue passager ou d’une une période de surcharge dont on se relève en dormant un week-end.
Le syndrome d’épuisement professionnel se caractérise par trois dimensions cliniques :
- un épuisement émotionnel profond,
- un désengagement vis-à-vis du travail pouvant aller jusqu’au cynisme,
- une perte du sentiment d’efficacité personnelle.
Ces signes s’installent progressivement, sur des mois, souvent sans que la personne ne les perçoive clairement. Et les conséquences dépassent largement la sphère professionnelle. Troubles du sommeil, pathologies cardiovasculaires, dépression caractérisée, troubles cognitifs persistants — mémoire, concentration, prise de décision. Dans les formes sévères, le risque suicidaire est réel.
Alors non : on ne sort pas d’un burn-out comme on guérit d’un rhume.
Plusieurs burn-out ? La réalité clinique dit autre chose
Autre idée à démonter en urgence : on ne peut traverser plusieurs burn-out sévères et en sortir systématiquement indemne, seul et rapidement.
La récupération d’un épuisement professionnel est un processus long, progressif, et fragile. La reprise du travail doit se faire par demi-journées, avec une montée en charge très lente. Si cette progressivité n’est pas respectée, la rechute est quasi certaine. L’arrêt de travail est lui-même thérapeutique — il dure en pratique autour de trois mois, parfois bien plus longtemps et constitue un temps nécessaire pour amorcer une prise en charge adaptée.
Ce que beaucoup considèrent à tort comme un « burn-out » est en réalité autre chose : un épisode d’épuisement, un pic de stress intense, un passage à vide. Ce n’est certes pas anodin, mais ce n’est pas la même chose. Le glissement sémantique est dangereux : en utilisant le burn-out comme terme fourre-tout, on banalise ce qui est véritablement dévastateur.
S’en être sorti seul ? Un mythe qui fait du mal
Autre problème : la fierté de s’en être sorti « sans aide ».
Bien sûr, cette phrase revendique la résilience, la capacité à se relever. Mais affichée comme un modèle, elle porte un message toxique pour toutes celles et tous ceux qui n’arrivent pas à récupérer seuls. Et ils sont très nombreux.
La prise en charge d’un burn-out sévère est cliniquement pluridisciplinaire : suivi psychologique, parfois médical, parfois médicamenteux, toujours en lien avec les conditions de travail. Ce n’est pas un aveu de faiblesse mais une réalité thérapeutique.
Quand quelqu’un nous dit « j’en ai fait trois et je m’en suis sorti seul », il dit involontairement (ou très consciemment qui sait? ) à quelqu’un qui souffre : « Toi, si tu ne t’en sors pas, c’est que tu ne fais pas assez d’efforts. » C’est faux ET cruel.
La banalisation, c’est aussi un risque collectif
Le burn-out est devenu un mot fourre-tout, une expression qu’on s’approprie librement. Ce glissement a des effets concrets.
- Il retarde la demande d’aide. Si tout le monde « fait des burn-out » et s’en remet, ceux qui souffrent réellement peuvent minimiser leurs symptômes, se comparer à ceux qui semblent s’en être sortis vite, et repousser la consultation jusqu’à un point de rupture.
- Il nourrit aussi la stigmatisation. Si le burn-out est si courant et si surmontable, pourquoi certains mettent-ils des années à s’en remettre ? Le soupçon de fragilité, de manque de volonté, resurgit.
Prendre soin des mots, ce n’est pas du snobisme clinique. C’est protéger ceux qui souffrent véritablement, et leur donner accès à un accompagnement à la hauteur de ce qu’ils traversent.
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