En 2016, l’animatrice Flavie Flament publie La Consolation (éditions JC Lattès), un récit autobiographique dans lequel elle révèle avoir été violée à l’âge de treize ans par un photographe alors mondialement reconnu. Best-seller salué pour sa sincérité, l’ouvrage dépasse le simple témoignage : il éclaire, de l’intérieur, le mécanisme complexe de l’amnésie traumatique, et montre comment une violence subie dans l’enfance peut ressurgir, des décennies plus tard, sous forme d’une souffrance psychique insupportable.
Poupette, une mémoire scellée pendant près de trente ans
Dans le livre, Flavie Flament raconte son histoire sous le surnom d’enfance de « Poupette ». Adolescente de treize ans en vacances au bord de la mer, elle est confiée par une mère maltraitante à un photographe célèbre pour des séances de pose. C’est là qu’elle est violée. Pendant près de trente ans, ce souvenir reste totalement enfoui : ce n’est qu’à l’âge adulte, en tombant sur une vieille photographie d’elle-même, que les images resurgissent brutalement, par flashs, l’obligeant à reconstituer, fragment après fragment, un pan entier de son histoire.
Ce phénomène a un nom en psychotraumatologie : l’amnésie traumatique. Face à un événement insupportable pour le psychisme, notamment lorsqu’il survient dans l’enfance, le cerveau peut disjoncter et « mettre sous scellés » le souvenir pour permettre la survie psychique. La mémoire ne disparaît pas : elle reste accessible, mais coupée de la conscience, jusqu’à ce qu’un déclencheur — ici une simple photo — vienne rouvrir la porte.
Un nom longtemps tu, révélé malgré elle
Par crainte d’une action en diffamation, Flavie Flament ne nomme pas son agresseur dans la première édition du livre. Le nom du photographe David Hamilton, connu pour ses clichés de jeunes adolescentes dénudées, est révélé peu après par voie de presse. Plusieurs autres femmes viennent alors confirmer, à leur tour, avoir été victimes des mêmes agissements. Hamilton se suicide le 25 novembre 2016, quelques semaines après ces révélations : les faits étant prescrits, aucune procédure judiciaire n’aura permis à Flavie Flament d’obtenir la reconnaissance qu’elle recherchait.
Le parallèle avec la souffrance adulte
C’est tout l’intérêt du récit pour la clinique : La Consolation met en regard deux temps de la vie. D’un côté, l’enfant violée qui « oublie » pour survivre. De l’autre, l’adulte qui, sans le savoir, porte les conséquences de ce traumatisme non traité — malaises, vertiges, attaques de panique, troubles inexpliqués — jusqu’à ce qu’un accompagnement psychologique permette de relier ces symptômes à leur origine. Le livre illustre ainsi un principe central de la clinique du trauma : ce qui n’est pas mis en mots par le psychisme continue de s’exprimer par le corps et par des souffrances diffuses, souvent longtemps après les faits, et parfois sans que la personne concernée en connaisse la cause.
Un retentissement qui dépasse le livre
La publication de La Consolation dépasse le cadre littéraire. Dès 2016, le gouvernement confie à Flavie Flament, aux côtés du magistrat Jacques Calmettes, la co-présidence d’une mission de consensus sur les délais de prescription applicables aux crimes sexuels commis sur des mineurs. Cette mission recommande de porter ce délai de vingt à trente ans après la majorité de la victime, en s’appuyant explicitement sur la réalité clinique de l’amnésie traumatique. La proposition est reprise dans la loi du 3 août 2018 renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes. Le récit est également adapté en téléfilm en 2017, avec Léa Drucker dans le rôle principal, et diffusé suivi d’un débat sur les violences sexuelles faites aux enfants.
À retenir
- L’amnésie traumatique est un mécanisme de protection psychique reconnu, qui peut isoler un souvenir traumatique pendant des décennies avant qu’un déclencheur ne le fasse resurgir.
- Une violence sexuelle vécue dans l’enfance peut se manifester à l’âge adulte par des symptômes qui semblent, en apparence, n’avoir aucun lien avec elle.
- Mettre des mots sur l’événement, dans un cadre thérapeutique sécurisant, est souvent la condition pour que ces symptômes s’apaisent.
- Le témoignage individuel, lorsqu’il est porté publiquement, peut avoir une portée collective : ici, une évolution concrète du droit.
La Consolation rappelle qu’une histoire tue n’est jamais une histoire résolue. Le silence protège dans l’instant, mais il a un prix, que le corps et l’esprit finissent tôt ou tard par présenter.
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