Se ronger les ongles, vérifier vingt fois si la porte est bien fermée, craquer sur du sucre sans pouvoir s’arrêter, faire des achats impulsifs puis culpabiliser… cela vous dit quelque chose ? Vous connaissez ? Ces gestes que nous faisons tous « sans pouvoir nous en empêcher » relèvent de ce qu’on appelle des comportements compulsifs. Longtemps réduits aux TOC, ils recouvrent en réalité une palette bien plus large de conduites automatiques, répétitives, souvent invisibles, mais profondément invalidantes. Décryptage d’un phénomène psychologique fréquent, complexe et mal compris.
Un acte répétitif, irrépressible
Commençons par poser le cadre. La définition clinique posée par le DSM-5 est éclairante : une compulsion est un comportement répétitif ou une activité mentale que l’individu se sent poussé à accomplir, même s’il sait que c’est inutile, disproportionné ou nuisible, pour réduire l’angoisse ou prévenir un événement redouté, souvent en réponse à une obsession.
La compulsion se distingue donc :
- d’une habitude (qui peut être contrôlée),
- d’un automatisme (comme marcher ou saluer),
- d’une addiction (liée à une substance ou une dépendance forte avec effet de manque).
Le cycle de la compulsion
J’en parlais précédemment, j’insiste : les comportements compulsifs constituent souvent une réponse à une angoisse intérieure. En gros, ils servent de « soupape » pour apaiser une tension psychique, une peur, un malaise diffus.
Scrutons un peu ce mécanisme psychologique :
Face à une source de stress, le cerveau enclenche un comportement ; l’angoisse baisse temporairement ; le cerveau apprend à recommencer ; le comportement se répète ; la compulsion s’installe.
Les origines de ce processus cyclique ?
- des prédispositions neurobiologiques, (dysfonctionnements au niveau des circuits de la régulation émotionnelle, notamment dans le striatum et le cortex orbitofrontal)
- des traumatismes ou événements de vie stressants
- des troubles anxieux ou obsessionnels sous-jacents
- un contexte éducatif rigide ou surprotecteur
- un besoin de contrôle exacerbé
- un déficit de tolérance à l’incertitude ou à l’émotion.
Les compulsions peuvent aussi coexister avec des pathologies comme les TCA (troubles des conduites alimentaires), les addictions ou les troubles du neurodéveloppement (TSA, TDAH).
Les différents visages des compulsions
Il est bon de le savoir : il n’existe pas une compulsion, mais de nombreuses formes, plus ou moins visibles. Les plus fréquentes ?
- Les vérifications : serrure, gaz, lumière, objets…
- Le nettoyage excessif : lavage des mains, des objets, des surfaces
- Les rituels mentaux : compter, prier, répéter des mots dans sa tête
- L’alimentation compulsive : grignotages incontrôlés, boulimie
- Les achats compulsifs : achats non désirés, dettes, culpabilité
- La compulsions sexuelles : masturbation ou recherche de rapports hors contrôle
- La trichotillomanie / la dermatillomanie : s’arracher les cheveux ou la peau
- La répétition de gestes / les paroles : tic comportemental, ruminations
Ces comportements peuvent exister :
- avec une conscience partielle (« je sais que c’est irrationnel, mais je dois le faire »),
- ou en mode quasi automatique, sans réelle conscience du déclencheur.
Un petit enfer au quotidien
Vous vous êtes reconnu.e dans la liste précédente ? Rien d’étonnant. 2 à 3 % de la population française serait concernée par les troubles obsessionnels compulsifs selon l’Inserm.
Les symptômes surviennent le plus souvent dans l’enfance ou au début de l’âge adulte :
- environ 25% des cas de TOC débutent avant 14 ans
- 65% avant 25 ans
- 15% après 35 ans.
Et cela peut rapidement tourner à un petit enfer au quotidien. Car les compulsions vont :
- faire perdre du temps (plusieurs heures par jour chez certaines personnes),
- provoquer une souffrance psychique intense (culpabilité, honte, isolement),
- interférer avec la vie sociale, professionnelle, intime,
- renforcer l’anxiété ou les troubles associés (TOC, troubles anxieux, dépression, TCA…).
Elles donnent souvent lieu à un sentiment de perte de contrôle qui altère l’estime de soi. Certaines personnes finissent par éviter des situations entières pour ne pas déclencher une compulsion, ce qui restreint leur vie de manière significative.
Comment traiter les compulsions ?
Il faut avant tout identifier les signaux d’alerte :
- Le comportement devient quotidien ou très fréquent.
- Il est accompli sous la contrainte intérieure, avec angoisse en cas d’impossibilité.
- Il entraîne un sentiment de honte, de perte de contrôle.
- Il impacte la vie sociale, professionnelle ou familiale.
- Il est accompagné de rituels mentaux, de pensées intrusives.
- Il devient la seule façon de réguler ses émotions.
À ce stade, il ne s’agit plus d’un simple tic ou d’une mauvaise habitude : la compulsion est un trouble psychologique à prendre en charge.
Dans les cas les plus graves, on peut avoir recours à des traitements médicamenteux comme des antidépresseurs de type ISRS (ex. fluoxétine, sertraline) qui vont aider à réduire l’intensité des impulsions. Mais généralement, c’est vers la psychothérapie qu’on se tourne.
Un·e psychologue formé·e aux troubles compulsifs va aidera à :
- différencier une compulsion d’un tic, d’une habitude ou d’une addiction,
- comprendre les déclencheurs émotionnels du processus compulsif,
- construire un plan thérapeutique personnalisé,
- reprendre le contrôle, en douceur mais durablement.
Pour ce faire, on utilisera des outils comme :
- Les TCC (Thérapies Cognitivo-Comportementales) : exposition avec prévention de la réponse (ERP), restructuration cognitive, travail sur les pensées automatiques, entraînement à la tolérance émotionnelle.
- l’ACT (Acceptance and Commitment Therapy) : apprentissage de la flexibilité psychologique, mise à distance des pensées compulsives.
- l’EMDR / les thérapies des traumas : si un traumatisme sous-jacent alimente les compulsions.
On travaillera également sur :
- l’entraînement à la pleine conscience (observer sans réagir)
- l’auto-observation et journal de bord (identifier les déclencheurs)
- les stratégies de régulation émotionnelle
- l’enseignement de la tolérance à l’incertitude
- le développement de l’estime de soi et la réduction de la culpabilité.
Résumons :
- Les comportements compulsifs ne sont pas des caprices ni des manies, mais des réponses psychiques complexes à l’angoisse ou à la douleur émotionnelle.
- Ils peuvent devenir chroniques, invalidants, et renforcer la souffrance.
- Une prise en charge est possible, efficace et essentielle pour sortir de l’enfermement qu’ils génèrent.
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