Couleurs saturées, figures féminines monumentales, visages stylisés, corps imbriqués, scènes d’amour idéalisées… L’œuvre d’Aloïse Corbaz frappe d’emblée par son intensité visuelle et son caractère foisonnant. Rien n’y est réaliste, et pourtant tout semble chargé d’émotion, de désir et de présence.
Internée à vie en hôpital psychiatrique, Aloïse Corbaz a développé une œuvre graphique singulière, aujourd’hui rattachée à l’art brut, dans laquelle la création apparaît comme un espace psychique alternatif, un monde parallèle né de l’enfermement, de la solitude et de l’amour fantasmé.
Figures humaines stylisées
Sans titre appartient à un ensemble de dessins réalisés entre les années 1920 et 1940. L’œuvre est composée de figures humaines stylisées, principalement féminines, souvent associées à des personnages masculins idéalisés. Les corps sont imbriqués, parfois fragmentés, comme s’ils formaient un seul ensemble.
Les couleurs — rouges, bleus, jaunes, violets — sont appliquées sans souci de réalisme, mais avec une grande cohérence émotionnelle. Les visages, souvent figés, semblent absents au regard du spectateur, comme tournés vers un ailleurs intérieur. L’espace est saturé : il n’y a ni vide, ni respiration. Tout est rempli, contenu, enveloppé.
Création et enfermement
Aloïse Corbaz est internée en hôpital psychiatrique dès 1918, après le déclenchement de troubles psychotiques. Elle y restera jusqu’à la fin de sa vie. C’est dans cet espace contraint, coupé du monde extérieur, qu’elle développe une pratique artistique intense et compulsive.
Ses dessins mettent en scène des figures idéalisées, souvent inspirées de l’empereur Guillaume II, pour lequel elle nourrissait un amour délirant. Ces figures deviennent des archétypes : amants, reines, héroïnes, personnages glorieux, loin de la réalité de l’hôpital.La création devient alors un refuge psychique, mais aussi un moyen de maintenir une continuité interne face à la rupture avec le réel.
Une lecture psychologique
L’œuvre Sans titre peut être lue comme l’expression d’un monde intérieur autonome, structuré par l’imaginaire, lorsque le lien à la réalité partagée est fragilisé. Dans les troubles psychotiques, la réalité externe peut devenir menaçante, incompréhensible ou inaccessible. La création offre alors :
- un espace de cohérence interne
- une forme de narration personnelle
- une tentative de symbolisation de vécus impossibles à dire autrement.
Chez Aloïse Corbaz, le dessin ne semble pas chercher à communiquer avec un spectateur. Il est avant tout un acte de survie psychique, une manière d’exister autrement que par le silence ou la désorganisation.
Création et déréalisation
Le foisonnement de l’image, l’absence de perspective réaliste et la répétition des motifs peuvent évoquer une forme de déréalisation : le monde représenté n’obéit plus aux règles habituelles, mais à celles de l’imaginaire. Pour autant, il ne s’agit pas d’un chaos.
L’œuvre est structurée, rythmée, habitée par une logique propre. Cela rappelle que, même dans la psychose, le sujet cherche à donner forme, à organiser, à contenir. La création n’efface pas la souffrance, mais elle peut en devenir un support, un lieu où quelque chose tient encore.
Ce que cette œuvre nous dit de la santé mentale
L’œuvre d’Aloïse Corbaz invite à changer de regard sur la maladie psychique. Elle rappelle que :
- la souffrance n’annule pas la créativité
- l’enfermement n’empêche pas l’imaginaire
- la création peut être une tentative de soin, même sans intention thérapeutique
Elle interroge aussi notre rapport à la norme, à la réalité, et à ce que l’on considère comme « acceptable » ou « lisible » dans l’expression artistique.
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