« Ne réponds pas », « tu comprendras quand tu seras grand », « arrête de pleurer pour rien »… Ces phrases, la plupart d’entre nous les ont entendues et probablement prononcées. Elles paraissent anodines, presque affectueuses parfois. Elles sont pourtant la manifestation la plus banale d’un système qu’un mot, encore peu connu en France, permet de nommer : l’adultisme. Comprendre ce concept, c’est comprendre pourquoi tant d’adultes traînent, sans le savoir, des blessures d’enfance qui continuent de façonner leur rapport à eux-mêmes et aux autres.

Un système de domination structurel des adultes sur les enfants

L’adultisme désigne un système de domination structurel des adultes sur les enfants, comparable dans sa logique à d’autres rapports de pouvoir sociaux comme le sexisme ou le racisme, à ceci près que le groupe dominé — les enfants — n’a pas vocation à le rester toute sa vie : il en sortira en devenant adulte à son tour. Le terme a été forgé dès les années 1970 par le psychologue américain Jack Flasher, dans le prolongement de travaux antérieurs sur ce qu’on appelait déjà, dans les années 1930, un excès d’autorité sur l’enfant.

Ce système repose sur un postulat implicite largement partagé socialement : les enfants seraient des adultes incomplets, moins capables, moins légitimes à exprimer un avis ou un désaccord, et donc naturellement soumis à l’autorité de ceux qui, eux, auraient « fini de grandir ». L’adultisme ne se limite pas à des actes de violence ouverte. Il se niche surtout dans des habitudes qui paraissent aller de soi : parler à la place d’un enfant présent dans la pièce, exiger de lui un contrôle émotionnel qu’on n’exigerait pas d’un adulte, considérer sa présence comme une nuisance, ou penser des espaces publics et professionnels sans jamais tenir compte de ses besoins.

Comment cela se traduit concrètement

L’adultisme se manifeste à toutes les échelles.

  • Dans le langage courant, les qualificatifs « capricieux », « manipulateur », « à bout », « trop sensible » sont appliqués systématiquement aux comportements enfantins, alors qu’ils seraient interprétés autrement chez un adulte dans la même situation.
  • Dans l’éducation, les violences éducatives dites « ordinaires » (VEO) — fessées, gifles, humiliations, cris, punitions, chantage affectif — sont la traduction la plus directe de l’adultisme. Interdites en France depuis la loi du 10 juillet 2019, elles restent pourtant largement pratiquées, souvent sans que les parents en aient conscience, car eux-mêmes les ont subies enfants et les reproduisent sans y voir de la violence.
  • Dans l’espace public et la société, la multiplication des offres commerciales « No Kids » ou « Adults Only », qui font de l’absence d’enfants un argument de vente, illustre un rapport social qui tend de plus en plus à considérer l’enfant comme une gêne plutôt que comme un membre à part entière de la société.
  • Dans les institutions, l’école, les loisirs collectifs, le système de santé fonctionnent très largement sur un principe de séparation, de contention et de surveillance des plus jeunes, sans toujours leur donner voix au chapitre sur les décisions qui les concernent directement.

Les effets délétères pour les enfants

Les conséquences documentées de l’adultisme et des violences éducatives qui en sont l’expression la plus directe touchent en premier lieu la construction de l’estime de soi. Un enfant régulièrement humilié, comparé, ou dont les émotions sont systématiquement minimisées, en vient à se demander s’il est une personne digne de respect et d’amour, ou au contraire « gênant » et « pas assez bien ». Cette insécurité de fond peut se traduire par un stress chronique, de l’anxiété, une perte de confiance envers les figures d’autorité, et des difficultés durables à réguler ses émotions et à tolérer l’incertitude.

Un autre effet, moins immédiatement visible, concerne le climat relationnel global : privé de dialogue et fondé sur la crainte plutôt que sur la compréhension mutuelle, le lien adulte-enfant s’en trouve fragilisé, ce qui peut nourrir un cercle où l’enfant, en confiance limitée avec les adultes, se retrouve aussi plus démuni pour se protéger ou se confier en cas de danger réel — l’adultisme est d’ailleurs identifié par plusieurs professionnels comme un terreau qui favorise le silence autour des maltraitances les plus graves (abus sexuels, harcèlement …).

Les effets à l’âge adulte

Ce qui se joue dans l’enfance ne s’arrête pas à la majorité. Les adultes ayant grandi dans un environnement marqué par l’adultisme rapportent fréquemment des difficultés qui perdurent bien après avoir quitté le foyer familial :

  • une faible estime de soi et une tendance à douter en permanence de sa propre légitimité, y compris dans la sphère professionnelle ;
  • des difficultés à identifier et exprimer ses émotions, faute d’avoir appris, enfant, que ses ressentis avaient de la valeur ;
  • une tendance à l’autocritique excessive, souvent héritée de messages intériorisés dans l’enfance (« je suis stupide », « je suis un poids ») ;
  • des schémas relationnels reproduits à l’âge adulte, que ce soit dans le couple, avec ses propres enfants, ou au travail, notamment face à l’autorité ;
  • parfois, un sentiment diffus d’insécurité ou une vigilance excessive dans les relations, qui peuvent s’apparenter aux séquelles d’un stress chronique vécu durant les années de construction.

Ces effets ne sont ni systématiques, ni une fatalité : ils dépendent de l’intensité, de la répétition des expériences vécues, et des ressources relationnelles dont l’enfant a par ailleurs bénéficié (un autre adulte sécurisant, un cadre scolaire bienveillant, etc.).

Quand consulter un psychologue ?

Il n’existe pas de seuil universel à partir duquel consulter devient « nécessaire » : c’est le retentissement sur le quotidien qui doit alerter. Plusieurs signaux peuvent justifier de solliciter un accompagnement, que l’on soit encore en lien avec les figures adultes concernées ou non :

  • une difficulté récurrente à se sentir légitime, à poser ses limites ou à dire non, y compris dans des situations sans enjeu réel ;
  • des relations marquées par une peur de l’abandon ou du conflit, ou à l’inverse un évitement systématique de l’intimité ;
  • la reproduction, malgré soi, de comportements ou de propos que l’on a soi-même subis enfant et que l’on ne souhaite pas transmettre ;
  • une autocritique intense ou un sentiment de ne « jamais être assez », sans cause actuelle qui l’explique ;
  • des réactions émotionnelles disproportionnées face à des situations d’autorité, de jugement ou de critique, qui semblent renvoyer à quelque chose de plus ancien.

Comment un accompagnement psychologique peut aider

Un travail thérapeutique autour de ces questions vise généralement plusieurs objectifs complémentaires. Le premier est de nommer et légitimer ce qui a été vécu : beaucoup de patients minimisent leur histoire (« ce n’était pas si grave », « tout le monde a connu ça ») précisément parce qu’ils ont grandi dans un système qui banalisait ces expériences ; le simple fait de pouvoir les qualifier pour ce qu’elles sont constitue déjà une étape thérapeutique importante.

Le deuxième objectif est de comprendre le lien entre le vécu passé et les difficultés actuelles — pourquoi telle situation professionnelle déclenche une angoisse disproportionnée, pourquoi il est si difficile de demander de l’aide ou de recevoir une critique sans s’effondrer. Ce travail de mise en lien permet de sortir du sentiment de dysfonctionnement personnel (« qu’est-ce qui ne va pas chez moi ») pour retrouver une explication cohérente à ses réactions.

Le troisième axe consiste à reconstruire, pas à pas, une relation plus sécurisante à soi-même : apprendre à identifier ses propres besoins et émotions, à se parler avec moins de sévérité, à poser des limites sans culpabilité excessive. Selon les approches (thérapies psychodynamiques, TCC, approches centrées sur l’attachement), ce travail peut passer par la reconnexion à ce qu’on appelle parfois l' »enfant intérieur » : la part de soi qui a vécu ces expériences et qui continue, sans qu’on en ait toujours conscience, d’influencer les réactions présentes.

Enfin, pour les personnes devenues parents ou en passe de le devenir, ce travail a souvent une dimension supplémentaire : mieux comprendre son propre héritage éducatif permet d’interrompre plus consciemment la transmission de schémas qu’on ne souhaite pas reproduire, sans pour autant tomber dans la culpabilité ou le perfectionnisme éducatif.

En résumé

L’adultisme n’est ni une notion abstraite ni un concept réservé aux militants des droits de l’enfant : c’est un système de rapports de pouvoir qui traverse le langage, l’éducation et les institutions, et dont les effets se prolongent bien au-delà de l’enfance. Le reconnaître ne consiste pas à accuser rétroactivement les adultes qui nous ont élevés — beaucoup ont eux-mêmes reproduit ce qu’ils avaient reçu, sans en avoir conscience — mais à se donner les moyens de comprendre certains schémas qui persistent aujourd’hui, et, si besoin, de s’en défaire avec un accompagnement adapté.

Sources :

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