Face à une même situation, deux personnes peuvent réagir de façon radicalement différente. Un collègue ne répond pas à un mail ? L’un pensera qu’il est débordé, l’autre qu’il lui en veut. Cette idée doit beaucoup au psychiatre américain Aaron T. Beck (1921-2021). Considéré comme le père de la thérapie cognitive, ce dernier a transformé la façon de comprendre et de soigner des difficultés comme la dépression ou l’anxiété. Son apport compte encore, y compris pour celles et ceux qui n’ont jamais poussé la porte d’un cabinet.
D’un psychiatre formé à la psychanalyse à un chercheur en quête de preuves
Aaron Temkin Beck naît le 18 juillet 1921 à Providence, dans le Rhode Island, de parents juifs immigrés d’Ukraine. Selon l’hommage publié dans le BJPsych Bulletin, il commence à enseigner la psychiatrie à l’Université de Pennsylvanie en 1954. À cette époque, la psychanalyse domine la psychiatrie américaine. Elle cherche l’origine des troubles dans l’enfance, les souvenirs refoulés et les conflits inconscients.
Beck, lui, a un tempérament de chercheur : il souhaite vérifier ces hypothèses auprès de ses patients. Au début des années 1960, il teste donc certaines idées psychanalytiques sur la dépression … et ne trouve pas les confirmations attendues. Cette démarche l’amène à regarder ailleurs. Comme le rappelle Le Temps dans son article consacré à sa disparition, Beck aimait répéter qu’il y a « plus à la surface qu’il n’y paraît ». Autrement dit, ce que les personnes se disent consciemment, ici et maintenant, mérite d’être écouté de près.
Une découverte simple : ce que nous nous disons à nous-mêmes
En écoutant ses patients dépressifs, Beck remarque en effet que leur discours intérieur est envahi de pensées négatives, qui surgissent presque automatiquement : « je ne vaux rien », « je vais encore échouer », « rien ne changera ». Ces phrases n’ont rien de caprices ou d’exagérations. Pour la personne qui souffre, elles ont valeur de vérité et nourrissent la tristesse, le retrait et la fatigue.
Beck propose alors un modèle que l’on peut résumer ainsi : ce n’est pas seulement la situation qui provoque l’émotion, c’est aussi la manière dont nous l’interprétons. Face à un message resté sans réponse, penser « il est occupé » ou « il m’évite » ne produit pas du tout le même vécu. Beck décrit ce qu’il appelle la « triade cognitive ». Dans la dépression, les pensées négatives portent sur trois domaines à la fois :
- soi-même : « Je suis incapable, je suis nul. »
- le monde : « Les autres m’en demandent trop, tout est hostile. »
- l‘avenir : « Cela ne s’arrangera jamais. »
Cette grille de lecture a le mérite de déterminer des prises concrètes. Une pensée peut être repérée, questionnée, confrontée à la réalité, puis nuancée.
Mesurer pour prouver : une psychothérapie sous le regard de la science
L’originalité de Beck tient aussi à sa méthode. Pour lui, une psychothérapie doit pouvoir être évaluée comme n’importe quel traitement. Il met donc au point des outils de mesure, dont les fameuses colonnes, l’inventaire de dépression de Beck ou l’échelle de désespoir, toujours utilisés aujourd’hui en pratique clinique comme en recherche.
Son équipe publie en 1977 le premier essai contrôlé de thérapie cognitive, qui compare cette approche à un traitement médicamenteux chez des personnes dépressives. La thérapie cognitive suit un cadre précis : chaque séance fixe des objectifs, et des exercices à pratiquer entre deux rendez-vous prolongent le travail.
Un héritage qui dépasse largement le cabinet du psychologue
En 1994, Beck fonde avec sa fille Judith le Beck Institute for Cognitive Behavior Therapy, où des milliers de thérapeutes du monde entier viendront se former. Il reçoit en 2006 le prestigieux prix Lasker de recherche médicale clinique.
Ses travaux se sont aussi étendus à d’autres souffrances. Selon l’agence AP, il a étudié l’intérêt de la thérapie cognitive dans la schizophrénie, le trouble de la personnalité borderline et chez des personnes ayant fait plusieurs tentatives de suicide. Jusqu’à la fin de sa vie, il a participé au développement d’une thérapie cognitive orientée vers le rétablissement des personnes vivant avec des troubles psychiques sévères.
En France, les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), qui prolongent son héritage en y associant les apports de la psychologie comportementale, se sont développées à partir des années 1970. En 2004, une expertise collective de l’Inserm a examiné l’efficacité de plusieurs approches psychothérapeutiques, dont les TCC, qui se pratiquent généralement sur 10 à 25 séances.
Ce qu’il faut retenir
Aaron Beck a changé le regard porté sur la souffrance psychique. Il a montré que nos pensées ne sont pas de simples bruits de fond : elles influencent ce que nous ressentons et la façon dont nous agissons. Il a surtout défendu l’idée qu’une psychothérapie devait pouvoir prouver son utilité.
Cela ne signifie pas qu’une seule méthode convienne à tout le monde. Chaque personne a son histoire, et le choix d’un accompagnement se fait avec un professionnel, en fonction de ce que l’on traverse.
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